Exode des démocrates français
Pourquoi, il en reste encore ?
Chronique satirique, Les départs seront annoncés après confirmation du résultat électoral.
L’Express nous apprend, par la voix de Justin Gest, professeur spécialiste des migrations, qu’une victoire du Rassemblement national pourrait provoquer un « exode des démocrates français ».
Première réaction : pourquoi, il en reste encore ?
Depuis le temps que chacun menace de quitter la France si le candidat d’en face gagne, le territoire devrait être presque entièrement désert. Il ne devrait plus rester que quelques électeurs indécis, deux sondeurs, trois éditorialistes et un agent immobilier chargé de vendre les résidences abandonnées.
Et quelques irréductibles Gaulois blogueurs........
Pourtant, à chaque élection, les mêmes démocrates annoncent leur départ.
Ils préparent leurs valises, consultent les prix de l’immobilier à Montréal, recherchent un ancêtre portugais susceptible de leur procurer un passeport et jurent qu’ils ne pourraient pas vivre une minute de plus dans un pays devenu infréquentable.
Puis ils restent.
Probablement pour pouvoir annoncer leur départ à l’élection suivante.
Comment reconnaître un démocrate en fuite ?
Cette notion d’« exode des démocrates » soulève cependant une difficulté pratique.
Comment les reconnaître à la frontière ?
Faudra-t-il présenter une carte de démocrate certifiée par une rédaction parisienne ? Une attestation prouvant que l’on a toujours voté correctement ? Un abonnement à un hebdomadaire agréé par le ministère du Bien ?
À l’aéroport, l’agent pourrait demander :
— Motif de votre voyage ?
— Le peuple a mal voté.
— Durée du séjour ?
— Jusqu’à ce qu’il recommence convenablement.
Car la formule contient une idée assez savoureuse : les démocrates seraient ceux qui partent lorsque le résultat d’une élection démocratique leur déplaît.
Ceux qui restent seraient donc quoi ?
Des antidémocrates par assignation géographique ? Des fascistes présumés ? Ou simplement des gens qui ont un travail, une maison, une famille et pas les moyens de déménager leur existence à Copenhague entre deux tours de scrutin ?
La démocratie, à condition de bien voter
Nous découvrons ainsi une nouvelle définition de la démocratie :
Le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, sous réserve que le peuple choisisse le bulletin recommandé.
Lorsque le résultat convient, les institutions ont parlé et chacun doit respecter la volonté populaire.
Lorsqu’il ne convient pas, le pays est au bord de la dictature, les heures les plus sombres font des heures supplémentaires et les démocrates commencent à comparer les tarifs des déménageurs internationaux.
Précisons-le : on peut parfaitement juger le programme du RN inquiétant, le combattre, le critiquer et redouter certaines de ses conséquences.
Mais entre la vigilance démocratique et la bande-annonce apocalyptique, il existe peut-être une légère marge.
Justin Gest ne raconte d’ailleurs pas n’importe quoi : ses recherches portent sur le « democratic drain », l’idée selon laquelle le départ des citoyens les plus attachés aux valeurs libérales peut affaiblir davantage les pays qui glissent vers l’autoritarisme. Sa réflexion s’appuie sur des travaux comparatifs internationaux et ne se résume donc pas à une simple prophétie de plateau télévisé.
Mais transformée en titre français, l’hypothèse scientifique prend soudain des allures de bulletin d’évacuation :
« Le RN approche : femmes, enfants et démocrates d’abord ! »
Après les chars russes, les valises démocratiques
La méthode rappelle une vieille tradition électorale française.
Lors des campagnes de 1974 puis de 1981, on agita la menace des communistes au pouvoir et la célèbre image des chars russes place de la Concorde. La formule exacte et son attribution ont beaucoup circulé, parfois de manière approximative, mais la peur des blindés soviétiques faisait bien partie du décor politique de l’époque.
Les chars ont dû rencontrer des problèmes de circulation : quarante-cinq ans plus tard, ils ne sont toujours pas arrivés.
Aujourd’hui, on a modernisé le scénario.
Ce ne sont plus les Russes qui entrent en France, ce sont les démocrates qui en sortent.
Le blindé soviétique a été remplacé par le monospace chargé de cartons. La place de la Concorde par le terminal 2E. Et l’Armée rouge par une file de cadres supérieurs demandant la nationalité belge.
L’imaginaire politique progresse.
Une démocratie qui prend l’avion
Le plus étrange est que le départ de ceux qui défendent la démocratie serait précisément susceptible de produire l’effet qu’ils redoutent.
En laissant le pays à ceux qu’ils dénoncent, ils leur offriraient les élections suivantes avec les clés, le plein et la procuration.
La fuite démocratique ressemble donc à cette stratégie militaire consistant à abandonner immédiatement le terrain afin d’empêcher l’adversaire de le conquérir.
On pourrait pourtant envisager une solution plus modeste : rester, voter, manifester, écrire, débattre, surveiller les institutions et combattre politiquement ce que l’on désapprouve.
C’est moins spectaculaire qu’un exode.
Et beaucoup plus fatigant.
Mais jusqu’à nouvel ordre, la démocratie ne consiste pas seulement à respecter les élections que l’on gagne.
Elle consiste aussi à supporter celles que l’on perd.
Et à préparer les suivantes sans réserver immédiatement un aller simple pour Montréal.
Car si tous les démocrates quittent la France dès que les Français votent mal, il faudra bien finir par se poser la question :
étaient-ils vraiment démocrates, ou seulement très mauvais perdants ?
Moïse au secours des démocrates
Moïse sors nous de la Mouise!!!
Face à l’ampleur annoncée de l’exode, les compagnies aériennes ne suffiront probablement pas. Il faudra donc envisager une intervention divine.
Le gouvernement pourrait solliciter Moïse afin qu’il écarte les fleuves, ouvre un passage dans la Manche et permette aux démocrates français de quitter le pays à pied sec.
La scène aurait une certaine majesté.
Devant, Moïse, le bâton levé.
Derrière, une longue colonne de citoyens éclairés traînant des valises à roulettes, des abonnements culturels, quelques éditorialistes et leurs dernières convictions démocratiques.
Sur les rives, le peuple demeuré sur place les regarderait s’éloigner, vaguement étonné d’apprendre qu’il venait de perdre l’intégralité de ses démocrates en exerçant son droit de vote.
Il faudra néanmoins une intervention puissante. Dans la Bible, il suffisait d’écarter la mer Rouge pour délivrer les Hébreux de Pharaon. Ici, il faudra écarter la Seine, la Loire, la Garonne, le Rhin, la Manche et peut-être même le périphérique un vendredi soir.
Car il ne s’agit plus de sauver un peuple de l’oppression.
Il s’agit de sauver les démocrates français de la Mouise.
Le Père éternel pourrait alors apparaître dans les nuages et demander :
— Mais de quoi fuyez-vous exactement ?
— D’une élection, Seigneur.
— Elle a été truquée ?
— Non.
— Les urnes ont été supprimées ?
— Non plus.
— Alors pourquoi partez-vous ?
— Parce que les autres ont gagné.
Même Dieu pourrait avoir un moment de silence.
Après réflexion, il refermerait peut-être les eaux en concluant :
« Je peux ouvrir les mers, mais je ne peux rien contre les mauvais perdants, et puis Zut(1), après tout, comme je l'ai déjà insuflé à Chalemagne en son temps:
VOX POPULI VOX DEI
(1)ma première idée était de citer Cambronne mais si je veux être lu par tout le monde...(2)
(2) Quand aux renvois en bas de pages, je vous ai déjà expliqué dans un précédent article
Prenez des notes je ne vais pas répéter
Donc avant d'être interrompu par mes propres digressions :
Si tous les démocrates quittent la France dès que les Français votent mal, il faudra donc faire intervenir Moïse pour leur ouvrir un passage vers l’étranger.
Reste à savoir si le miracle consistera à écarter les eaux… ou simplement à leur apprendre que la démocratie impose parfois de rester dans la Mouise avec les autres.
Morale : qu'ils partent ces "démocrades", tant qu’il restera en France quatre chaises pour une belote, une table pour l’apéro et assez de mauvaise foi pour refaire le monde, la République devrait pouvoir tenir encore un peu.
Votre dévoué Coustou