Quand personne ne sait où aller, mais que tout le monde tient à conduire
Chronique satirique — Toute ressemblance avec des responsables politiques existants, ayant existé ou susceptibles de changer d’avis avant la fin de cet article serait parfaitement prévisible.
Il convient d'abord d'éveiller quelque réminiscences dans l'esprit de mes chers lecteurs, vous souvenez vous de cet épisode inénarrable que fut l'éphémère gouvernement Lecornu 1 en octobre 2025
le 08 octobre 2025 source info.gouv.fr Licence ouverte Etalab 2.0
Sébastien Lecornu est nommé Premier ministre le 9 septembre 2025 ;
la composition de son premier gouvernement est annoncée le dimanche 5 octobre 2025 ;
il remet sa démission le lundi 6 octobre 2025, environ quatorze heures après l’annonce des ministres.
Le gouvernement Lecornu aura vécu ce que vivent les roses :
l'Espace d'un remaniement
Sic transit gloria ministerii : machina coffearia necdum reperta.(1)
(1)ainsi passe la gloire des ministères, parfois avant même que les nouveaux titulaires aient trouvé la machine à café. (2)
(2) les citations latines seront exceptionnellement traduites pour cet article, mes articles exigent un minimum de culture et, comme tout bon gouvernement, lorsque le lecteur ne comprend pas, je considère simplement que j’ai manqué de pédagogie. alors faites un effort....
À peine nommé, déjà démissionnaire, il n’aura même pas eu le temps de se contredire. Ce qui, dans la période actuelle, constitue probablement un record de cohérence gouvernementale.
On pourrait ranger cet épisode parmi les curiosités de la Ve République : un accident institutionnel, une erreur de casting, un vaudeville sans lendemain.
Les portes de Matignon ont claqué, les ministres sont entrés par le salon pendant que leurs prédécesseurs ressortaient par l’escalier de service, et le président, au centre du décor, a continué d’assurer que la pièce se déroulait exactement comme prévu.
Au théâtre de boulevard, lorsque les portes claquent, le public rit.
Dans la vie politique, le contribuable paye les décors.
Mais si le gouvernement Lecornu n’avait pas été une anomalie ?
S’il avait été un prototype, une maquette grandeur nature de l’instabilité qui pourrait suivre la prochaine élection présidentielle ? hein, hein ?
Faisons donc un peu de prospective ou, pour les électeurs classés CSP−, de la politique-fiction. Vous n’aurez qu’à rayer la mention inutile.(à condition de la comprendre)
Projetons-nous en 2027
Le nouveau président vient d’être élu.
Les urnes viennent de désigner la prochaine tête de l’État (reformulation non genrée oblige)
Probablement contre quelqu’un, faute d’avoir enthousiasmé suffisamment de monde pour être élu pour lui-même.
L’Assemblée demeure fragmentée. Les alliances changent avant même d’être annoncées. Les partis ne parviennent à s’accorder que sur un point : empêcher les autres de gouverner.
À Matignon, les portes claquent désormais comme dans un hôtel un jour de grand départ. Les Premiers ministres se succèdent à un rythme tel qu’ils conservent leurs cartons afin de faciliter le déménagement suivant.
Après trois Premiers ministres, quatre gouvernements et six déclarations solennelles appelant à la stabilité, l’Élysée décide enfin de prendre le problème à bras-le-corps.
le pouvoir exécutif est devenu le pouvoir expéditif
À Matignon, on ne défaisait même plus les valises. Les cartons étaient désormais considérés comme du mobilier national.
Il devient urgent de créer un ministère de la Cohérence, de la Continuité des convictions et de la Mémoire des déclarations publiques.
Sa mission paraît simple : vérifier que ce qu’un responsable politique affirme aujourd’hui ne contredit pas totalement ce qu’il déclarait la veille.
Le ministère ferme quarante-huit heures plus tard.
Une équipe pourtant hautement qualifiée
Les fonctionnaires recrutés pour cette tâche ont pourtant été soigneusement sélectionnés.
On compte parmi eux des archivistes, des linguistes, des historiens, des psychanalystes, trois anciens champions de sudoku et un spécialiste des phénomènes paranormaux.
Cela ne suffit pas.
Dès la première matinée, les ordinateurs commencent à surchauffer. À midi, le serveur central confond une promesse électorale avec une plaisanterie. À quatorze heures, l’intelligence artificielle chargée de comparer les discours demande à bénéficier du droit de retrait.
Dans sa lettre de démission, elle aurait écrit :« Je peux analyser des milliards de données, mais je ne peux pas déterminer comment une mesure qualifiée d’irresponsable lundi devient indispensable mercredi. »
Ce fut le premier cas connu d’intelligence artificielle demandant à être protégée contre l’insuffisance d’intelligence naturelle.
Le gouvernement dément immédiatement l’existence de cette lettre, avant de préciser qu’elle a été sortie de son contexte.
La politique sans service après-vente
Le ministère doit également mettre en place une garantie sur les promesses électorales.
Le principe est séduisant : toute promesse non tenue peut être rapportée dans son emballage d’origine, accompagnée du discours, du tract et du sourire du candidat.
Malheureusement, les conditions générales rendent le dispositif inutilisable.
La garantie ne s’applique ni en cas de crise, ni en cas de changement de majorité, ni en cas d’absence de majorité, ni en présence d’une majorité insuffisamment majoritaire.
Elle est également exclue en cas de contraintes européennes, internationales, économiques, budgétaires, climatiques ou astrologiques.
Enfin, elle ne couvre pas les promesses prononcées avant une élection.
Autrement dit, elle ne fonctionne que pour les engagements que personne n’a pris.
Un guichet de réclamation est néanmoins ouvert. Les citoyens peuvent y déposer leurs anciennes espérances, leurs programmes périmés et leurs dernières illusions.
Un reçu leur est remis :
« Votre déception a bien été prise en compte. Elle sera examinée lors de la prochaine campagne électorale. »
Toute promesse ouverte après l’élection était réputée consommée et ne pouvait être ni reprise ni échangée.
Le détecteur de contradictions
L’innovation majeure du ministère reste le détecteur automatique de contradictions, installé dans les salles de presse.
À chaque revirement, une sirène se déclenche.
L’expérience est interrompue au bout de vingt minutes, après plusieurs plaintes du voisinage pour tapage diurne.
Le système s’active notamment lorsqu’un responsable explique qu’une taxe n’est pas envisagée juste avant de l’annoncer, qu’une réforme est urgente après l’avoir jugée inutile, ou qu’il faut écouter les Français tout en leur précisant qu’ils n’ont rien compris.
Il sonne également lorsqu’un ministre affirme assumer pleinement une décision imposée par les circonstances, ou promet de ne jamais changer de position, sauf pour rester fidèle à ses convictions.
Les techniciens tentent bien de réduire la sensibilité de l’appareil.
Mais, même réglé au minimum, il se déclenche dès l’ouverture d’un journal télévisé.
Le projet est donc abandonné.
Officiellement, il ne s’agit pas d’un échec, mais d’une
« Réorientation silencieuse vers un dispositif de cohérence différée. »
Personne ne comprend ce que cela signifie, ce qui est considéré comme une remarquable réussite en matière de communication.
Avant sa fermeture, le ministère commence également à rédiger un dictionnaire français/politique destiné à traduire les expressions utilisées par les dirigeants.
La traduction dans le sens inverse resta impossible faute de mots suffisamment vagues dans la langue française.
Quelques définitions ont miraculeusement survécu.
Nous assumons:
Nous n’avons plus le choix et nous espérons que vous aurez oublié dans quinze jours.
Une mesure temporaire:
Disposition appelée à durer suffisamment longtemps pour que sa suppression soit ensuite présentée comme une réforme historique.
Nous allons faire preuve de pédagogie:
Le peuple n’est pas d’accord. Il faut donc lui réexpliquer jusqu’à ce qu’il se lasse.
Une large concertation:
Réunion organisée après la décision, afin de permettre aux participants de constater qu’ils n'ont pas été consultés.
Il n’y aura pas d’augmentation d’impôt:
Les prélèvements augmenteront sous un autre nom.
Nous tirons toutes les leçons:
Aucune démission n’est envisagée.
Je n’ai jamais varié:
Les anciennes vidéos sont désormais considérées comme de la désinformation rétrospective.
Une décision courageuse:
Décision dont le courage repose principalement sur ceux qui en subiront les conséquences.
Une administration victime de son succès
Très vite, le ministère est submergé.
Les dossiers arrivent de toutes parts.
L’opposition transmet les contradictions du gouvernement. Le gouvernement répond avec celles de l’opposition. Les anciens ministres condamnent les décisions qu’ils avaient eux-mêmes préparées. Les nouveaux élus découvrent avec stupeur leurs propres déclarations de campagne.
Il faut créer un service spécial consacré aux responsables politiques qui dénoncent aujourd’hui ce qu’ils votaient hier, ainsi qu’une cellule psychologique pour les journalistes chargés de leur rappeler leurs anciennes interviews.
Un département entier est consacré aux phrases commençant par :
" J’ai toujours dit que…"
Les archives démontrant généralement le contraire, il est décidé que le mot toujours désignera désormais une période comprise entre la dernière émission de télévision et la prochaine.
Le concours national de justification
Pour sauver le projet, le ministère organise un grand concours de justification politique.
Les candidats doivent démontrer comment deux affirmations parfaitement opposées peuvent être simultanément vraies.
Le prix de la souplesse doctrinale revient à un candidat ayant déclaré :
"Je n’ai pas changé d’avis. C’est la réalité qui a changé de position."
Le prix de l’audace récompense cette formule :
"Ce que j’ai dit était exact au moment où je ne le pensais pas encore."
Enfin, le grand prix du jury est attribué à un candidat qui explique :
" Ma position actuelle est parfaitement cohérente avec ma position précédente, à condition de ne pas les comparer."
Une carrière ministérielle lui est immédiatement proposée.
Une fermeture parfaitement maîtrisée
La fermeture du ministère est annoncée lors d’une conférence de presse intitulée :
Pour une nouvelle ambition de cohérence simplifiée
Le porte-parole explique que le ministère n’est pas supprimé, mais transformé en :
Délégation interministérielle à l’adaptation permanente des convictions aux nécessités du moment.
La cohérence ne fut donc pas supprimée. Elle fut placée en disponibilité, sans traitement mais avec voiture de fonction.
Ses bureaux seront transférés dans les locaux du ministère des Promesses oubliées, juste à côté du secrétariat d’État aux Économies qui coûtent cher.
Le budget prévu pour contrôler les contradictions sera finalement consacré à une campagne de communication expliquant qu’il n’y en a jamais eu.
Quant aux archives, elles seront conservées pendant vingt-quatre heures, délai jugé suffisant pour respecter la mémoire politique contemporaine.
Le ministère de la Cohérence aura donc connu une existence courte, mais exemplaire.
Il devait rapprocher les paroles des actes.
Après sa fermeture, le ministère fut déclaré pleinement opérationnel.
Quod erat incohaerendum (3)
(3)C’est du latin de cuisine, mais justement parfait pour le lecteur de base :" ce qu’il fallait rendre incohérent"
Le gouvernement Lecornu n’était peut-être pas une anomalie, mais une répétition générale. La prochaine étape pourrait bien être un président stable à la tête d’une instabilité permanente :
une présidence incohérente parfaitement cohérente avec son époque
Car, dans notre démocratie moderne, un responsable politique n’est jamais réellement en contradiction avec lui-même.
Il évolue.
Il s’adapte.
Il prend ses responsabilités.
Et lorsque les faits refusent obstinément de confirmer son discours, il lui reste toujours une solution parfaitement cohérente :
changer les faits.!
Morale :
Les gouvernements passent, les ministres trépassent politiquement et les promesses se décomposent. Seule l’incohérence demeure, désormais ultime institution stable de la République.
Ce futur ex ministère a un grand illustre précurseur présidentiel qui déclarait, fin 2020, à propos de l'application "Stop-Covid" : "Je ne dirais pas que c’est un échec, c'est juste que ça n’a pas marché"<br />
<br />
PS : je découvre votre blog via Pangloss, il a raison de signaler son existence, mais il n'a pas tord de trouver que c'est un peu long ("surtout vers la fin" comme disait Woody Alien ou Woody Woodpecker selon les sources)
@ coustou... <br />
Si encore vous étiez payé à la ligne, façon Guy des Cars...mais non et vous y gagneriez certainement en lecteurs. <br />
à ce propos, je vous rappelle que mon blog est ouvert à toute intervention de ses éventuels lecteurs... https://aumilieuduvillage.eklablog.com/
C
coustou
26/07/2026 09:32
Deux lecteurs qui me reprochent la longueur de mes articles, cela commence à ressembler à un sondage. Il va donc falloir que je maîtrise mes pulsions d'expansionnisme rédactionnel. Si j'y parviens, Pangloss, vous et mes (bientôt nombreux) lecteurs pourront enfin lire mes articles et mes conclusions avant la retraite.<br />
PS je vous ai rajouté aussi dans liens
Voilà qui me rassure : mes billets ne sont donc pas trop longs, ils sont simplement écrits dans l’urgence. Pascal avait déjà théorisé Coustou.<br />
Boileau trouvait facilement ses mots. Moi, j’ai le temps et les mots : voilà le problème.<br />
Ça doit être ça le talent....
P
Pangloss
24/07/2026 07:37
Vos billets sont excellents maispeut-être un peu longs. Puisqu'on parle de contradiction ...
je sais.... tout petit déjà la moindre de mes rédactions faisait 5 pages. Merci pour cette remarque contradictoire et cohérente. Je vais essayer de "conciser"* mais je vous préviens : ça risque d'être un peu long<br />
* "conciser"réanimation lexicale Coustounienne