blog de réflexion politique de préférence satirique pour les déçus de la politique.
Philippe Bouvard est décédé
Pour une fois, ne vous attendez pas à la franche rigolade.
Il y aura bien quelques vacheries, deux ou trois cons de passage — on ne se refait pas — mais ce billet est surtout un petit détour par la gratitude.
A ceux qui m’ont fait rire, réfléchir, aimer les mots, et qui, sans le savoir, ont pris place depuis longtemps dans un coin de ma vie.
Alors aujourd’hui, on baisse un peu le volume des éclats de rire.
Pas trop quand même.
Ils n’auraient pas aimé.
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Il y a des gens qu’on admire, d’autres qu’on lit, certains qu’on écoute. Et puis il y a ceux qu’on finit par installer chez soi.
Pas nécessairement dans le salon : certains feraient fuir les invités. Plutôt dans un coin du cerveau, sur une étagère réservée aux individus qui vous ont appris qu’on pouvait regarder le monde avec sérieux sans être obligé de le prendre au sérieux.
Ils n’avaient ni chaîne YouTube, ni compte TikTok, ni placement de produit. Pourtant, ce sont eux qui m’ont influencé. Mes influenceurs à moi avaient des livres, des micros, des crayons… et surtout du style.
J’ai mon Panthéon personnel.
Il n’a pas de coupole, pas de gardes républicains et, compte tenu de ses pensionnaires, il serait probablement prudent de ne pas leur confier de flamme éternelle.
Philippe Bouvard vient d’y entrer.
Il aurait sans doute trouvé inconvenant qu’on l’y fasse entrer de son vivant. Maintenant, il n’a plus son mot à dire, ce qui facilite considérablement les procédures d’admission. C’est en relisant la lettre que Frédéric Dard lui consacrait en 1997, sous ce titre merveilleusement idiot : Bouvard fort et vert que je me suis aperçu qu’il appartenait à cette famille-là.
Ma famille d’élection : Celle des farfelus généreux.
L’homme qui pouvait partir d’un raisonnement parfaitement logique pour arriver, sans avoir apparemment quitté la ligne droite, dans un champ de betteraves.
Chez lui, l’absurde portait cravate. Il ne racontait pas n’importe quoi. Ce serait trop facile.
Il démontrait rigoureusement que n’importe quoi était parfaitement raisonnable.
Depuis, quantité de responsables politiques ont repris la méthode, malheureusement sans l’humour.
On se souvient tous du fameux Sâr Rabindranath Duval, faux mage plus vrai que nature, interrogé par Francis Blanche, son vieux complice avec qui il avait créé le Parti d’en rire. J’y serais volontiers resté encarté.
Ma réplique culte : "Qu’entendez-vous par là ?
— Par là, je n’entends pas grand-chose."
Puis Frédéric Dard.
Je sais bien qu’administrativement ils ne font qu’un.
Je l’ai découvert chez un bouquiniste à Strasbourg à 14 ans et il ne m’a jamais quitté depuis.
Mais prétendre que Dard et San-Antonio sont exactement la même personne reviendrait à soutenir que le docteur Jekyll n’avait jamais rencontré monsieur Hyde.
Frédéric Dard possédait une chose devenue rare : il aimait suffisamment la langue française pour se permettre de lui faire subir les derniers outrages.
Il la troussait, la retournait, l’inventait.
Quand le dictionnaire ne lui fournissait pas le mot dont il avait besoin, il ne se lamentait pas sur l’insuffisance du vocabulaire. Il fabriquait le mot.
C’est tout de même plus simple. Et derrière la gaudriole, les calembours, les métaphores impossibles et les énormités san-antoniesques, il y avait souvent une tendresse extraordinaire pour les humains. Même lorsqu’ils étaient cons.
Ce qui, reconnaissons-le, élargissait considérablement son lectorat potentiel.
Ma phrase culte :
"Si j’avais su que j’aimais autant ma mère, je l’aurais aimé davantage"
Toute la tendresse de Dard est là : une phrase bancale en apparence, mais qui vous cueille au passage. Chez lui, on pouvait commencer par rire d’un calembour et finir, trois lignes plus loin, avec une boule dans la gorge.
Une langue impeccable, une syntaxe admirable, une élégance presque académique…pour expliquer quelques secondes plus tard que l’humanité constituait probablement une erreur de casting.
Il pouvait commencer comme Bossuet et terminer comme un garnement surpris derrière le presbytère. Chez Desproges, la méchanceté n’était jamais vulgaire, elle mettait une pochette dans sa veste avant de vous assassiner.
Et surtout il possédait cette vertu essentielle : il incluait volontiers Desproges parmi les imbéciles dont il se moquait. La véritable ironie commence peut-être là. Chez ceux qui savent qu’ils ne sont pas placés derrière la vitre pour observer les animaux. Ils sont dans la cage avec nous.
Simplement, ils ont trouvé le crayon.
Ma phrase culte : "On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde"
Et puisqu’on parle de crayon :
Comment expliquer Gotlib à quelqu’un qui n’a jamais vu une coccinelle intervenir dans une démonstration philosophique ? Impossible.
Chez lui, le dessin refusait de rester dans les cases.
Le personnage savait qu’il était un personnage, l’auteur savait que le lecteur savait que l’auteur savait, et au milieu de tout cela Isaac Newton recevait régulièrement une pomme sur la tête.
Il y avait chez Gotlib cette merveilleuse capacité à redevenir enfant sans jamais devenir infantile.
Ce qui est beaucoup plus difficile que l’inverse. Et je ne vous parle pas du Professeur BURP qui sert de modèle à votre Coustou dévoué.
Ma phrase culte :
"Sais-tu que la douleur, si elle ne faisait pas mal, serait parfaitement supportable ?"
L’homme qui a réussi l’exploit de faire rire les enfants, les adultes, les adultes qui se croyaient encore enfants et les enfants qui soupçonnaient déjà que les adultes racontaient beaucoup de bêtises.
Avec lui, l’intelligence ne se voyait jamais travailler, elle arrivait déguisée en gag.
Une phrase de Goscinny pouvait être lue à huit ans, comprise à quinze, savourée à quarante et redécouverte à soixante-dix avec l’étrange impression qu’il avait ajouté une plaisanterie pendant la nuit.
Il avait ce talent très rare : écrire pour tout le monde sans jamais écrire au rabais.
Chez Astérix, Lucky Luke, Iznogoud ou le Petit Nicolas, les enfants voyaient l’aventure.
Les adultes, eux, apercevaient derrière le rideau les vanités, les petits chefs, les ambitieux, les imbéciles satisfaits, les administrations, les puissants ridicules et toutes les petites lâchetés ordinaires qui font une civilisation.
Autrement dit : la Gaule. Ou la France. Ou simplement l’humanité.
Goscinny avait compris avant beaucoup d’autres qu’on pouvait être populaire sans être simpliste.
C’est peut-être même cela, son plus beau tour de force. Il ne prenait jamais son lecteur de haut.
Il l’invitait à monter. Et comme tous ceux de mon Panthéon, il possédait cette qualité que j’aime tant : la férocité sans la haine.
Ses personnages sont souvent grotesques, prétentieux, lâches, cupides, autoritaires ou parfaitement idiots. Mais on finit malgré tout par les aimer. Même Iznogoud.
C’est dire s’il était généreux. Goscinny avait l’élégance suprême de ceux qui savent que le monde est ridicule, mais qui préfèrent en rire plutôt que de le mépriser. Il avait donc évidemment sa place ici.
Ma phrase culte: "J’ai la faiblesse de penser qu’en général, la méchanceté n’est pas une preuve d’intelligence"
Et puis Greg.
Ah, Greg ! mon maître…Avec Achille Talon, il réalisa une performance dont je mesure aujourd’hui davantage encore l’exploit : démontrer qu’une idée pouvant raisonnablement être exprimée en huit mots gagne énormément à l’être en cent quatre-vingt-douze.
J’ai toujours éprouvé une sympathie particulière pour cette méthode. (Ce n’est pas Pangloss et Bedeau qui me contrediront…) Talon, c’est la logorrhée élevée au rang d’art martial.
Une proposition principale attaque, trois subordonnées prennent les flancs, une parenthèse effectue une diversion et, lorsque l’adversaire croit le combat terminé, un adjectif revient l’achever.
Ma phrase culte : (Ado, je les apprenais par cœur) " Le début d’une esquisse de soupçon se profile à l’horizon de mes doutes "
Prendre une hésitation minuscule et lui construire une cathédrale syntaxique : tout Achille Talon est là.
Hop !
Et voilà maintenant Philippe Bouvard.
J’avais évidemment lu Bouvard, regardé Bouvard, entendu Bouvard.
Mais la lettre de Frédéric Dard m’a rappelé quelque chose que la longévité médiatique finit parfois par masquer : derrière le personnage incontournable se trouvait avant tout un amoureux des mots et des gens qui les prononcent.
Dard l’avait parfaitement vu.
Bouvard observait la comédie humaine depuis une table légèrement surélevée, posait quelques questions, attendait que son invité s’installe confortablement…et lui retirait doucement la chaise.
Sans brutalité. Avec le sourire.
C’est peut-être cela qui le fait entrer aujourd’hui dans mon petit Panthéon.
Parce que mes farfelus généreux ne sont pas simplement des fabricants de bons mots.
Ils ont tous possédé, chacun à sa manière, une curiosité pour l’être humain.
Ils connaissaient ses ridicules. Ils fréquentaient ses vanités.
Ils savaient combien, comme l’écrivait Dard à Bouvard, « à chaque pas, un con en cache un autre ».
Mais ils continuaient à aimer la promenade…
Ma phrase culte : " La démocratie, c’est 50 % de cons plus un."
Mais ce serait injuste de ne garder de lui que les bons mots. Derrière l’ironie, il y avait une fidélité aux gens, aux rencontres, aux voix, aux souvenirs. Et peut-être est-ce cela qui me touche aujourd’hui davantage que ses formules
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Intervention du Professeur Coustou
Le Professeur Coustou, appelé en consultation, confirme le diagnostic:
exposition prolongée à Dac, Dard, Desproges, Gotlib, Goscinny, Greg et Bouvard.
Les séquelles sont anciennes, profondes et manifestement irréversibles : goût immodéré du calembour, intolérance chronique à la connerie, tendance à la digression et crises récurrentes d’ironie. Aucun traitement n’est envisagé, le patient refuse de guérir, son médecin est d'accord.
Pour conclure voilà probablement ce qui les réunit.
Ils n’étaient pas du même bord, du même métier, de la même génération ni même du même genre d’humour. Mais ils avaient compris une chose essentielle :
la connerie humaine est une ressource renouvelable.
On peut donc l’exploiter sans craindre la pénurie. A condition de le faire avec talent.
Et, si possible, avec tendresse. Car le vrai farfelu généreux ne rit pas de l’humanité depuis une tour d’ivoire. Il est en bas avec elle. Il se moque des autres, bien sûr.
Mais il sait parfaitement qu’un jour ou l’autre ce sera son tour. C’est peut-être pour cela que je les aime.ls m’ont appris qu’on pouvait être féroce sans être haineux, irrévérencieux sans être aigri, absurde sans être idiot.
Et qu’à défaut de changer le monde, entreprise qui a déjà fait beaucoup de dégâts, on pouvait au moins essayer de le rendre supportable en le faisant rire.
Certains nous font rire pendant des années sans que l’on s’aperçoive qu’ils nous accompagnent. Puis un jour ils disparaissent.
Et c’est seulement à ce moment-là qu’on comprend qu’ils avaient pris une petite place dans notre vie.
Bouvard vient d’entrer dans mon Panthéon. Je crois qu’en vérité, il y était déjà depuis longtemps.
Je ne sais pas s’ils reposent tous en paix. Mais connaissant certains pensionnaires de l’endroit, je doute sérieusement qu’ils laissent les autres reposer.
Requiescant in pace ?
Faut pas déconner.
Votre Coustou dévoué
N.B. — Je demande pardon à Jean Yanne , Thierry Le Luron, Coluche, , aux oubliés et à tous ceux qui ont contribué à faire de moi ce que je suis devenu.
Mais promis, j’en parle à Emmanuel.
À la prochaine panthéonisation, on vous fera une place.
N.B. bis Et une pensée toute particulière pour Jean-Claude Biard, mon professeur de français, qui m’a peut-être appris, bien avant les autres, à aimer les mots.
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